L’identité hausa : marqueurs sociaux, déconstruction coloniale et résistance à l’acculturation (partie 1)

Après quelques mois de silence,  je reviens cette fois en collaboration avec un de mes anciens professeurs , MAHAMAN ALIO PH. D.( UNIVERSITE ABDOU MOUMOUNI DE NIAMEY FACULTE DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES DEPARTEMENT D’HISTOIRE ). Nous allons tout au long des prochains jours publier des articles relatifs à l’histoire du Niger et de ses sociétés.

Ce premier article examine la dynamique de l’identité hausa, sa construction à travers l’histoire, sa confrontation à la politique culturelle du colonisateur qui a tenté de la déconstruire et la résistance qu’elle a développé contre ce projet d’acculturation. Il montre que cette identité a  commencé à se construire par le contrôle exercé sur un territoire par un peuple dont la langue et le pays portent le même nom. L’absorption de différents groupes de migrants, le dynamisme économique développé, la tradition islamique et le modèle d’institutions politiques créé, ont fini par donner aux Hausa un sens aigu de leur histoire qui a défié les politiques économiques et culturelles coloniales.
Les Hausa ont résisté à l’acculturation et à la déconstruction de leur identité avec tous les moyens qu’ils pouvaient utilisés : expression littéraire, prise de distance des cercles coloniaux et ridicule jeté sur ceux d’entre eux qui mimaient le colonisateur par  l’habit ou l’attitude.

Avec les indépendances, l’attitude des Hausa n’a pas changé, en ce qui concerne la préservation de leur identité, si bien qu’ils sont restés, surtout du côté de l’espace francophone, en dehors des cercles du pouvoir.

Introduction

Quand, au XIIIès, Ibn Said a parlé d’un peuple appelé al-Hausin, certains ont cru voir apparaître les Hausa, surtout que l’auteur arabe situa ce peuple à l’ouest du Lac Tchad (Mahamane A. et Mahaman A. 2006). La population hausa, dont des  fortes colonies se trouvent au Ghana, au Soudan, au Gabon, au Cameroun et au Tchad, est concentrée essentiellement dans le pays hausa. En effet, selon  Abdullahi Smith, depuis le début du second millénaire ap. J.C, des peuples parlant la langue hausa habitaient « le pays approximativement délimité par une ligne allant de l‘Aïr vers le sud jusqu’à l’angle nord-est du plateau de Jos, puis vers l’ouest jusqu’à la grande boucle de la rivière Kaduna, puis vers le Nord-Ouest jusqu’à la vallée du Gulbin Kabi et enfin vers le Nord-Est jusqu’à l’Aïr » (Smith1987 : 98).

Les Hausa ont occupé ce pays progressivement avec l’assèchement du Sahara et la poussée touareg. Les différents groupes venus du Sahara ne se reconnaissaient pas un  nom commun et le mot hausa apparait pour la première fois, à la fin du XVIIès, pour désigner les Etats hausa (Ajayi et Crowder 1985, I : 223-224].

Cependant, leur principal déterminant identitaire, la langue hausa, apparaît comme ayant été utilisée longtemps avant la migration à partir de l’Aïr.

Bien qu’il y ait eu beaucoup d’études sur les Hausa (Mahdi, 1974, Hamani 1975), très peu se sont intéressées à la question de l’identité. Même si notre approche de l’identité n’a ici aucune ambition théorique, elle servira de base pour des généralisations, puisqu’au niveau actuel, il s’agit juste de collecte de données.

Quand on examine les sociétés africaines post-coloniales, il apparaît clairement que les sociétés ayant « une forte personnalité » ont le plus résisté à l’acculturation. La société hausa double cette « forte personnalité » des valeurs religieuses islamiques, ce qui renforce sa distance d’avec les valeurs occidentales.

Cet article examine donc la formation de l’identité hausa, la  déconstruction pendant la période coloniale où cette identité a été menacée, ou même pendant la période post-coloniale qui a laissé survivre dans une certaine mesure des paradigmes coloniaux, ou tout au moins, le maintien à distance par la société hausa de tous les éléments d’identification à la période coloniale, l’école, l’armée, l’administration, la justice, comme pour perpétuer l’idée que le système qu’elle a mis en place au cours des siècles, reste encore plus performant que  le système de « l’Etat importé ».

  1. I. LA CONSTRUCTION DE L’IDENTITE HAUSA : SES PRINCIPAUX MARQUEURS

 

Le petit Robert (1983 :957) définit l’identité comme étant « le fait pour une personne d’être tel individu et de pouvoir être également reconnue pour tel sans nulle confusion grâce aux éléments (état civil, signalement) qui l’individualisent ; ces éléments ». Pour les groupes sociaux ou les ethnies, c’est au fil du temps que ces éléments (que nous appellerons ici marqueurs) se forment et contribuent à individualiser l’ethnie surtout dans ses rapports avec les autres ethnies ou avec des étrangers. Les principaux marqueurs de la société hausa se déclinent en divers éléments.

La langue

A part l’occupation de l’espace connu sou le nom du pays hausa, l’un des éléments caractéristiques de l’identité hausa est la langue. La langue hausa fait partie de la branche occidentale de la famille tchadique, appartenant elle-même au groupe Afro-asiatique. La langue hausa ayant pris naissance au pays hausa, il s’est développé un phénomène d’assimilation d’autres groupes à l’origine non-Hausa, comme l’a dit Guy Nicolas (1969 : 199-231) « nombreux ont été  les peuples qui, attirés par leur culture, ont abandonné leur propre langue et leurs coutumes pour faire partie des Hausa ».

Cette langue hausa a été l’une des plus dynamiques de la famille tchadique comme l’a noté Dierk Lange : « Aujourd’hui, on trouve les différents groupes parlant les langues tchadiques implantés dans les zones de refuge entre le Niger et le plateau du Wadaï. Parmi ces groupes, seuls les Hawsa ont développé un nouveau dynamisme conduisant à la réexpansion de leur langue » (Lange 1990 : 471). Cette  langue vient aujourd’hui en deuxième position, en Afrique, après le Swahili. Elle se renforcera avec des emprunts à plusieurs autres langues surtout l’arabe, l’anglais, le Yoruba, le  Nupe, etc.[i] Cette porosité de la langue hausa lui a permis de s’enrichir d’apports nouveaux qui lui permettent de s’adapter aux nouveaux contextes historiques et aux nouvelles terminologies ; à chaque fois qu’un mot nouveau est créé, les Hausa n’ont aucune difficulté à lui trouver un répondant : ex : satellite (tarmamon dan Adam : étoile de l’homme), grippe aviaire (murra tsuntsayé), ONU (Majalisar dunkin duniya), machine à coudre (kekyen dunki) etc.

C’est une langue qui a pu s’imposer aux autres même en dehors du pays hausa. Ainsi, Binger, qui a visité Salaga (dans le Gonja) entre 1885 et 1890, y trouva une ville cosmopolite où les Gonja (populations autochtones) représentaient 40 %, les Hausawa 20 %, les Dioulas 20 % etc., Binger tire la conclusion suivante sur cette question :

« Ce mélange excessif de la population a fait des habitants de véritables polyglottes. Le gondja et le mande sont parlés respectivement par ces deux peuples : mais quand il s’agit d’adresser la parole à un inconnu, de débattre un marché, de se dire bonjour, c’est toujours dans la belle langue haoussa » (M’Bokolo, 1994, I ; 160-161). La langue comme marqueur d’identité est si importante qu’il y a confusion entre pays et langue. Si les Français ont appelé la région habitée par les Hausa « pays haoussa » ou les Anglais Hausaland, pour les Hausa eux-mêmes ce pays s’appelle « Kasar Hausa » (pays de la langue hausa) ou tout simplement « Hausa ». Cette identité entre la langue et le pays donne aux Hausa une conscience d’appartenance à une nation, qui fait que, malgré les parlers régionaux, les scarifications faciales ou tous autres traits qui individualisent les différents groupes hausa, la conscience d’appartenir à cette nation est forte et explique pourquoi les Hausa traitent tous ceux qui ne parlent pas leur langue (à l’exception des Arabes musulmans) avec des termes très péjoratifs, proche du mot barbare utilisé par les Romains. D’ailleurs dans le pays hausa, le terme « hausa » veut dire aussi « manière », « intelligence », adresse, ex : « ni hausata » = a mon avis ; baka da hausa (tu n’as pas de manière, i.e- tu es maladroit). Elle symbolise aussi la langue en général : ex : banajin hausasshi = je ne comprends pas sa langue.

C’est peut être cet attachement à sa langue qui fait que d’autres peuples appellent le Hausa, ba-haushe mai ban haushi : Hausa embêtant et enquiquinant (sous-entendu parce qu’il veut que tout le monde parle lui sa langue).

Joseph Ki-Zerbo qualifie le hausa de langue-pont (2003 : 82) qui facilite le passage, le contact avec d’autres régions et d’autres cultures. Le hausa s’est aussi particularisé sur le plan commercial.

L’activité commerciale

Le développement des activités commerciales très tôt par les Hausa, a conduit beaucoup d’auteurs  à les associer au commerce. Louis Parfait Monteil (1895 : 209) écrit : « la race haoussa est essentiellement industrieuse et commerçante ». Mais le fait économique Hausa remonte à plusieurs siècles, et s’est renforcé avec la mise en place du réseau transsaharien qui était assez développé au temps de Sarkin Kano Yakubu (1452-1463) si l’on en croit la chronique de Kano. D’ailleurs Ibn Battuta, qui visita Takedda en 1354, rapporta que le cuivre de cette ville était exporté au Gobir (J.M. Cuoq 1975 : 319). Au début du XVIIe siècle, la ville de Katsina était si importante qu’elle apparaît dès 1608, sur la carte établie par le Judocus Hondius d’Amsterdam. Les mouvements liés aux activités économiques des Hausa les ont conduits loin de leur pays d’origine, ce qui n’a rien changé à leur attachement à la langue et aux traditions hausa. Ceci a finalement conduit à une dé-spatialisation de l’identité, même si cette dé-spatialisation n’a en rien changé la conscience des migrants d’appartenir à une communauté nationale restée au pays. D’ailleurs beaucoup de commerçants non-hausa « empruntaient » l’identité hausa une fois hors du Califat de Sokoto.

Les Kambarin barebari, originaires du Borno et engagés depuis longtemps dans le commerce de la cola avaient une identité « situationnelle », « Hors du pays hausa, c’est l’identité commune qui primait et tous se proclamaient hausa.  A l’intérieur du khalifat de Sokoto, au contraire, chacun mettait en valeur son identité spécifique » (M’Bokolo 1994, II, 160-161). Même les principaux leaders du Jihad du XIXe siècle, ont fait référence au pays hausa malgré leur appartenance à l’ethnie peul. Ainsi Abdullahi b. Fodio, le frère d’Uthman dan Fodio, se présentait comme « Torobé par le lignage, hausa par la province et le pays » (Mahaman 1997). Bien avant le jihad, l’islam constituait pour les Hausa, un marqueur d’identité.

L’Islam

Bien que l’islamisation ait concerné l’ensemble de l’Afrique sub-saharienne, elle prit chez les Hausa, un caractère qui permet de la classer comme élément permettant de définir leur identité. Pour s’adresser à un inconnu, il n’y a aucun autre terme en hausa que mallam (de l’arabe mualim = marabout) et même pour l’apostropher on dit « salam alaïkum ».

Dans nombre de pays côtiers, le terme générique pour Hausa c’est mallam, et le Hausa lui-même, pour faire son autocritique parle de « Malam Ba’ haushe » pour faire référence au caractère typiquement hausa. Mais le fait fondamental est celui décrit par J. Hunwick sur la frontière Nigéro-Nigériane (la zone hausa par excellence) : J.O. Hunwick dit que : « pendant des générations (pour certains cas jusqu’à 30 générations) ces peuples sont nés, ont grandi et sont morts dans la foi islamique. Les notions islamiques de l’identité-propre, inter-relations des groupes, de la relation du divin avec l’humain, du politique avec le religieux, étaient devenues une partie et une parcelle de leur bagage et intégrées à leur manière de voir le monde » (J. Hunwick 1993 : 330). Cette culture islamique ancrée dans la conscience et le vécu du Hausa lui donne un sentiment de fierté par rapport aux groupes voisins non-islamisés et mal-islamisés d’où la pléthore de termes péjoratifs qu’il emploie à l’encontre des autres : arna (païens), maguzawa (de l’arabe majus = païen) gwari (mélange de barbare et d’animiste), dakarkari (attardés, non évolués) etc… Même  le groupe Peul qui a dirigé le Jihad au XIXe siècle au Kasar hausa n’a pas bénéficié de préjugé favorable. S’il est composé des lettrés musulmans, il n’en demeure pas moins un groupe de Fulani (peul), vivant de précarité ou aux crochets des cours royales et surtout dont les ancêtres n’ont jamais construit des villes fortifiées = le birni.

Le birni, capitale fortifiée

C’est au tournant des XIe et XIIe siècles que la construction du birni a débuté à Kano (Ajayi et Growder, 1985, vol 2 : 580). Ces capitales  fortifiées symbolisent la consolidation d’un pouvoir politique centralisé, capable d’assurer ou en quête des moyens d’assurer à sa population une sécurité suffisante pour ne pas perturber même en cas de conflit, les activités essentielles de production.

Les capitales des Etats Hausa ont été fortifiées par des murailles qui empêchaient tout accès aux intrus et qui assuraient donc la  sécurité des hommes, des bêtes et parfois même des points d’eau et des champs.

Elles symbolisent aussi le cosmopolitisme, comme ce qu’a décrit Henrich Barth à Kano en 1851 (Barth, 1965, I : 498).

« Everywhere human life in its varied forms, the most cheerful and the most gloomy, seemed closely together ; every variety of national form and complexion- the olive- colored Arab, the dark kanuri with his wide nostrils, the small-featured, light and slender Ba-Fellanchi, the broad-faced Ba-wangara (mandingo), the stout, large-boned, and masucline-looking Nupe female, the well-proportioned and comely Ba-haushe woman ».

D’ailleurs dès son arrivée à Katsina, Barth fut impressionné par le mur d’enceinte, comme il l’a noté lui-même (Barth, 1965, I : 458) « The immense mass of the wall, measuring in its lower part not less than 30 feet, and its wide circunference, made a deep impression upon me”. Il donne aussi une estimation de la population de Birni Katsina autour de 7000 à 8000 âmes (Barth, 1965, I : 476) alors que Kano en comptait 30.000 (idem P. 509).

Le birni a été très répandu dans le kasar hausa (pays hausa) depuis l’Adar (Birnin Darey) jusqu’au Birnin Zazzau. Il a  été le symbole de la centralisation du pouvoir et le siège de la sarauta (chefferie hausa).

Les palais royaux ont, en même temps que le birni, symbolisé le pouvoir hausa et entrer dans Gidan Korau (maison de Korau) à Katsina ou Gidan Rumfa à Kano signifiait accéder au pouvoir royal de ces Etats. Ces palais seront tellement identifiés aux dynasties hausa que, lorsque les jihadistes chassèrent ces dernières du pouvoir, non seulement les émirs nommés par Uthman dan Fodio étaient obligés de faire les rites pré-islamiques pour y entrer, mais aussi ils ont fait l’objet d’une désobéissance civile » (refus d’obéir à la nouvelle administration). Il leur a fallu revoir leur système en intégrant les anciens membres des classes dirigeantes hausa, comme par exemple le Galadima Doshero ben Mujaka, qui était Galadima du Sarkin Gobir Yunfa (1803-1808) tué par les jihadistes. Le sultan M. Bello (1817-37) était obligé de rapprocher Doshero ben Mujaka pour le nommer comme son propre Galadima à Sokoto (Augi 1984). C’est toute cette construction historique que les jihadistes et surtout les administrateurs coloniaux tenteront de défaire.


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